Écrits en français

In L’Hymne aux roses mortes, I tried to capture the essence of gothic romanticism through haunting imagery, theatrical symbolism, and the tension between love and self-destruction. Across seven movements, the poem explores grief, pride, and the possibility of renewal, blurring the boundaries between memory, illusion, and death.

L’hymne aux roses mortes

I. Le théâtre des vivants

Ce soir, j’ai revêtu mon plus beau désastre,
Un veston de minuit, des boutons de soleil ;
J’ai peint sur mes paupières un fragment de l’astre
Qui brûle les amants et couronne leur sommeil.

La ville avait ce teint des femmes qu’on abandonne,
Ce fard bleuâtre et froid des visages sans nom ;
Aux balcons, les antennes imitaient des couronnes,
Et le vent, dans les fils, fredonnait ma chanson.

J’entrai sous les lustres. On applaudissait la fête.
Les violons avaient des sourires d’assassins.
Je portais, dans mon cœur, une invisible dette,
Et du sang de nos jours séchait sur mes mains.

Tu m’attendais, debout, près d’un bouquet d’opale,
Dans ta robe couleur de cendre et de lilas ;
Tu avais ce regard, cette douceur fatale
Des êtres qui pardonnent avant qu’on ne soit las.

« Mon amour, dis-je enfin, regarde : tout s’illumine.
Les étoiles, ce soir, descendent jusqu’à nous. »
Mais je vis dans tes yeux la patience d’un crime :
Tu savais que les feux ne réchauffent que les fous.

II. L’anatomie d’une bague

Tu m’offris un anneau d’or, mince comme une veine,
Où dormait un rubis, petit soleil captif ;
Il avait la rougeur d’une ancienne rengaine,
Le sang d’un dieu blessé, le cœur d’un fugitif.

Tu le glissas à mon doigt. La salle, alors, chancela.
Les miroirs se couvrirent d’une buée marine.
Quelqu’un, derrière nous, trois fois, très lentement, frappa ;
Le lustre oscilla comme une lune orpheline.

Je reconnus soudain la chambre de mon enfance,
Le papier déchiré, le crucifix penché,
Et ma mère au chevet de ma première absence,
Qui disait : « Tout s’en va, même ce qu’on a caché. »

L’anneau était si froid qu’il semblait fait de neige ;
Pourtant, sous le rubis, une pulsation battait.
J’y sentis s’agiter quelque antique sortilège,
Un cœur qui n’était pas le mien, mais qui m’imitait.

Je voulus le tirer. Mon doigt saigna. Tu ris,
Non de joie, mais ainsi que rient les somnambules
Quand la lune, au-dessus des tombeaux endormis,
Leur révèle un jardin où les morts déambulent.

« Garde-le, murmuras-tu. L’or n’est qu’une serrure ;
La clef, c’est le chagrin que nul ne veut nommer.
Et les plus belles fleurs, sous leur tendre parure,
Ne sont que des adieux qui ont appris à fleurir. »

III. La chambre aux deux soleils

Nous vécûmes un an dans une chambre étroite
Où le matin entrait comme un voleur distrait ;
Sur le mur, deux soleils, dessinés à la craie blanche,
Veillaient sur le désordre et sur le lit défait.

Tu chantais en ouvrant les volets de novembre ;
Ta voix avait le goût des pommes et du sel.
Je laissais près du lit une lampe d’ambre,
Pour que tes rêves eussent un rivage au ciel.

Nous avions nos petits royaumes dérisoires :
Une tasse ébréchée, un rideau vermillon,
Trois livres, un briquet, des promesses illusoires,
Et ton rire enfermé dans un vieux métronome.

Parfois, tu me trouvais contemplant notre porte,
Comme si quelqu’un devait revenir de la nuit.
« Qui attends-tu ? » disais-tu. « Personne. » Et, morte,
La réponse demeurait plus longtemps que le bruit.

Car j’avais vu, certains soirs, derrière ton épaule,
Une ombre sans visage épouser tes contours ;
Elle inclinait la tête et remuait les lèvres
Quand tu me murmurais : « Je t’aimerai toujours. »

Je t’aimais davantage à mesure que l’ombre
Prenait dans notre lit la place de mon corps.
J’appris à reconnaître, au fond des heures sombres,
Le bruit que fait l’amour lorsqu’il ressemble à la mort.

IV. L’éloge de la ruine

Ne me demande pas pourquoi je t’ai blessée.
Il est des vérités qui s’étranglent au jour ;
J’avais peur que ta joie, à force d’être vraie,
Ne découvrît en moi l’imposteur de l’amour.

Je voulais être aimé comme on adore un astre :
De loin, les yeux levés, sans toucher à son feu ;
Je redoutais la main qui connaît le désastre,
La bouche qui dit « reste » et qui vous voit au mieux.

Alors je devins beau, insolent, presque invincible ;
Je me parai de nuit, de velours et d’éclairs.
Je fis de mes remords une œuvre inaccessible,
Un palais de cristal au milieu des déserts.

Je te laissai parler. Je répondis par des poses.
Je transformai tes pleurs en perles de mépris.
Tu déposas un jour, sur la table, trois roses,
Et partis sans colère, et partis sans un cri.

La première était blanche : elle avait ta tendresse.
La deuxième, vermeille : elle avait ton orgueil.
La troisième, déjà noire, avait cette sagesse
Des fleurs qui savent tout et qui ferment leur œil.

Je les gardai longtemps sous une cloche fêlée.
Chaque nuit, leur parfum devenait plus amer ;
Et je compris trop tard, devant leur chair voilée,
Qu’on peut tuer l’amour sans lui déclarer la guerre.

V. La liturgie des absents

À présent, chaque nuit, j’entends monter tes pas
Dans l’escalier désert de ma mémoire en ruine.
Ils s’arrêtent au seuil. Tu ne frappes toujours pas.
La lune, à la fenêtre, a des lèvres d’épine.

Je t’appelle parfois par le nom d’une étoile,
Puis par celui d’un port où nous n’avons pas fui ;
Je déchire le ciel comme on déchire un voile,
Mais l’aube ne répond qu’en blanchissant la nuit.

Sous mon oreiller dort une lettre inachevée.
J’y confesse un amour trop fier pour être heureux,
Une peur si profonde qu’elle s’est déguisée
En mépris, en silence, en éclats lumineux.

J’y écris : « Reviens donc. » Puis je raye la formule.
J’écris : « Pardonne-moi. » Le papier devient noir.
Je voudrais que le temps, ce patient somnambule,
Recoudît nos deux noms dans la doublure du soir.

Mais le temps n’est qu’un tailleur aveugle et sans mémoire ;
Il coupe dans nos jours sans regarder les corps.
Il laisse aux survivants l’étoffe dérisoire
Des habits qu’ils portaient pour séduire les morts.

VI. Les roses reviennent

Or, ce matin, pourtant, trois roses ont fleuri
Dans la terre où j’avais enterré tes lettres.
La première avait l’or d’un soleil qui sourit ;
La seconde, un rouge ancien, profond comme un peut-être.

La troisième était noire, ou me sembla le devenir
Lorsque je m’approchai, tremblant de les toucher.
Un pétale tomba. Je crus te voir sourire
Dans le reflet du ciel au bord du vieux fossé.

Est-ce donc le pardon qui renaît de la terre ?
Est-ce la pourriture qui se donne un beau nom ?
Le printemps est-il pur, ou bien sait-il se taire
Sur les corps qu’il nourrit sous ses tendres gazons ?

J’ai compris que la rose, en ouvrant sa blessure,
Ne promet ni le ciel, ni l’oubli, ni le retour ;
Elle offre à la lumière une fragile couture
Entre ce qui se perd et ce qui fut amour.

Alors j’ai retiré l’anneau de mon doigt.
La peau portait encore une étroite cicatrice.
Je l’ai posé près d’elles, et j’ai murmuré tout bas :
« Je ne veux plus confondre la douleur et le sacrifice. »

VII. L’hymne

Ce soir, je revêtirai mon plus beau désastre,
Non pour cacher mon cœur sous la soie et le fard,
Mais pour lever les yeux vers le tremblement des astres
Et laisser leur lumière entrer dans mon regard.

Je ne sais si tu vis quelque part, sous la pluie,
Si tu ris en passant devant un vieux jardin ;
Je ne sais si ton nom me reconnaît la nuit
Quand je le prononce à voix basse, au creux de mes mains.

Mais j’ai gardé la rose aux pétales de cendre,
Celle que nul printemps ne pouvait racheter.
Elle m’apprend qu’aimer n’est pas toujours attendre,
Ni faire d’un tombeau le lieu où s’abriter.

Et si demain les fleurs reviennent sur ma route,
Je ne leur demanderai ni serment ni raison ;
Je marcherai parmi leurs silences, sans doute,
Avec mon cœur vivant, hors de toute prison.

Car voici le secret que les morts nous révèlent,
Eux qui n’ont plus besoin de feindre ni de plaire :
Les roses ne reviennent jamais tout à fait les mêmes,
Mais la terre, elle, accepte encore de les faire.

Et sous mon doigt nu, dans la paix retrouvée,
L’absence a désormais la forme d’un anneau :
Une rondeur sans fin, une porte entrouverte,
Un peu de nuit au cœur, un peu de ciel dans l’eau.